Pousser la troisième planche

Pourquoi j'ai réuni La somme de nos actes et La Flamme fragile

Deux livres nés l'un sans l'autre

Il y a d'abord eu La somme de nos actes. Le livre d'un fils, Hugo, qui, à la mort de son père, découvre dans un dossier de notaire un legs improbable : un appartement de Marrakech, rue Camille Cabana, légué à un certain Othmane Idrissi. Pour comprendre ce que ce nom venait faire dans le testament d'Adrien, le fils traverse la Méditerranée, rencontre Othmane ; l'homme que son père avait aimé sans le dire. Hugo croise, dans le hall d'un immeuble de l'Hivernage, un jeune homme qu'il pressent être « un témoin, un dépositaire des secrets de son père ». Malik.

Puis, à distance, il y a eu La Flamme fragile. Le livre de l'autre fils, Anouar, qu'un matin de février 2034 trouve orphelin d'un père devenu écrivain célèbre et découvre à ses côtés une enveloppe scellée : « À remettre à Hugo Delaunay, dès que possible, en main propre. »

Anouar est le fils d’Othmane Idrissi.

Deux manuscrits, donc, écrits l'un sans l'autre. Je ne les avais pas dessinés pour se répondre : chacun se tenait seul, avec sa voix, son deuil, sa géographie — Paris d'un côté, Marrakech de l'autre. Chacun pouvait se lire et se suffire. Et pourtant, à la relecture, un constat s'imposait, têtu : ils se répondaient. Comme deux voix qui, sans s'être donné rendez-vous, composent le même numéro.

Ce qui se répond

Le plus visible, ce sont les pensées des fils. D'un livre à l'autre, Hugo et Anouar posent aux pères morts la même question déplacée : qu'avez-vous fait de votre vie, et pourquoi ne m'avez-vous rien dit ? « Je croyais que c'était de la froideur. C'était de l'absence », confie Hugo. Anouar, lui, voudrait seulement savoir si son père a eu le temps de « se retourner ». Entre ces deux interrogations, la Méditerranée ne sépare plus rien : c'est la même solitude, côté français et côté marocain — celle des enfants de pères silencieux.

Le plus secret, ce sont les confidences de Malik. Le voisin de la rue Cabana traverse les deux livres comme un passeur : confident d'Adrien, témoin du chagrin d'Othmane, gardien d'un amour que personne n'a su dire à temps. Dans le premier livre, il prête sa voix aux morts : « Tu parles d'Adrien… ou de toi ? — Quelle différence ? Ce que je dis, c'est ce qu'il aurait voulu te dire. » Dans le second, La Bibliothèque lui rend la sienne : ses perspectives croisées racontent, de l'intérieur, ce que le premier livre ne montrait qu'en creux.

Autour d'eux, les objets font le va-et-vient. La fleur d'oranger passe du flacon d'Adrien aux mains d'Anouar ; la tasse de café noir déposée chaque matin, le thé à l'absinthe, la photographie d'Othmane jeune dans son cadre, le nid de cigognes au-dessus des acrotères reviennent d'un livre à l'autre, comme des meubles qu'on déménage de pièce en pièce. Et cette phrase, enfin, qui se répète au seuil des deux récits : chacun des deux préambules se referme sur les mêmes mots — « C'est là que commence ce récit. »

Un diptyque en miroir

L'assemblage n'est donc pas une simple mise à la suite. Les deux livres se répondent par leur architecture même. Deux morts les ouvrent : Adrien, seul rue de Vaugirard, le regard posé sur la photographie de l'homme aimé ; Othmane, dans son bureau-salon de Marrakech, une enveloppe à portée de main. Deux papiers les traversent : le dossier du notaire, la lettre posthume. Deux fils y franchissent la mer. Et chacun contient, en seconde partie, « les perspectives croisées » : les fictions d'Othmane dans le premier, la Bibliothèque de Malik dans le second — des versions d'une même vérité qui ne concordent jamais tout à fait.

La Bibliothèque, justement, donne au diptyque son emblème. Dans l'appartement de la rue Camille Cabana, une bibliothèque pivote : poussée sur la troisième planche, celle du milieu, elle ouvre un passage dérobé entre le studio de Malik et la vie d'Adrien. Deux pièces, un mur, une planche. Mes deux manuscrits étaient exactement cela : deux pièces séparées par un mur — et cette planche qui permettait d'entrer de l'une dans l'autre. Les réunir, c'était pousser la planche jusqu'au bout.

Pourquoi les réunir

Réunir ces deux livres ne consistait donc pas à les juxtaposer, mais à les révéler l'un par l'autre. Séparés, ils racontaient chacun une moitié d'une même histoire de silence. Réunis, ils permettent d'entendre la conversation que les personnages n'ont jamais eue.

J'y parie une chose : que le lecteur un peu curieux retrouve ses propres non-dits. Car s'il y a des réflexions à partager dans ces pages, ce sont celles-ci. Nos pères ont une langue à eux, faite de gestes — « Cette tasse portait en elle toute la retenue d'un homme qui m'aimait », écrit Othmane. Le remords peut se transmettre comme un héritage, à condition de vouloir le transformer : « Je n'ai pas su vivre ce que j'aimais. Je t'ai laissé mes remords, mais je veux que tu les transformes en lumière. » Et il existe une injonction utile, la seule peut-être qui vaille d'être léguée : « Ne marche pas à côté de ta vie. »

Ce livre n'est pas né d'une idée ; il est né d'un silence — le mien, longtemps. Je l'ai écrit pour tous ceux qui ont un Adrien dans leur vie — quelqu'un qui n'a pas su dire — et un Malik — quelqu'un qui a porté sans parler. Un mère par exemple. Les réflexions offertes par ce diptyque ne sont pas des leçons ; ce sont des portes. Il suffit de pousser.

La somme des deux livres

Un volume, donc, et deux livres. La boucle se referme quand Hugo ajoute une phrase au cahier de son père : « Maintenant, je sais que mon père a connu l'amour. » C'est peu de mots ; c'est la somme de tous les autres. Nous sommes la somme de nos actes, écrivait Othmane à Hugo — nous sommes aussi la somme des silences de ceux qui nous ont précédés.

La flamme du titre — un amour, une vie, une mémoire — ne s'éteint jamais tout à fait. Elle passait d'un manuscrit à l'autre en attendant qu'on les relie. Aujourd'hui qu'ils sont ensemble, je peux le dire simplement : si deux livres se répondent, c'est qu'ils étaient écrits pour la même oreille. Découvrez La somme de nos actes.

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